Affaire Kassory : la partie civile demande la condamnation du prévenu au paiement de 20 milliards GNF

Le procès de l’ex-Premier ministre Ibrahima Kassory Fofana, poursuivi pour enrichissement illicite et blanchiment de capitaux, s’est de nouveau ouvert ce jeudi 2 avril 2026 devant la chambre d’appel de la Cour de répression des infractions économiques et financières.

À l’ouverture de l’audience, le président de la cour, M. Daye Mara, a rappelé les faits de l’audience de la semaine dernière, au cours de laquelle Kassory avait été entendu depuis son lit d’hospitalisation. Il a ensuite été demandé aux parties s’il était possible de clôturer les débats par les plaidoiries et réquisitions, une proposition acceptée par la défense de Kassory ainsi que par la partie civile, représentée par l’Agent judiciaire de l’État.

Dans sa prise de parole, Me Pépé Lamah, Agent judiciaire de l’État, a dressé un tour d’horizon des infractions reprochées au prévenu. Il a ainsi demandé à la cour de condamner Ibrahima Kassory Fofana au paiement de 20 milliards de francs guinéens à titre de dommages et intérêts pour recours abusif dans la procédure d’appel, c’est-à-dire de confirmer le premier jugement.

À cet effet, il a sollicité que le droit soit dit : « Dites le droit sans complaisance, appliquez la loi dans toute sa rigueur », a-t-il déclaré. Son collègue a renchéri : « Si cela est appliqué, cela servira de leçon à ceux qui sont actuellement au pouvoir. En le faisant, vous aurez rendu au peuple de Guinée toute sa dignité. Prenez acte de nos modes de plaidoirie. »

Évoquant le détournement présumé à la MAMRI d’un montant de 15 milliards de francs guinéens, l’Agent judiciaire de l’État a expliqué : « Voici la preuve de la culpabilité manifeste de M. Ibrahima Kassory Fofana. Ce n’est pas une lecture partisane, c’est un constat technique. La preuve la plus accablante, c’est que le prévenu a lui-même reconnu être intervenu dans la réorientation des fonds… Je mets la défense au défi de me fournir la base légale d’un tel agissement. Les recettes et les dépenses fonctionnent sur la base des textes… »

Sur l’infraction d’enrichissement illicite, Me Pépé Lamah a rappelé que : « La déclaration des biens du prévenu en 2018 ne change rien. Une déclaration n’est pas une justification. Il a déclaré, mais il n’a pas justifié. Une déclaration n’est pas une immunité pénale. La défense affirme que les biens ont été déclarés sur un simple document, mais cela ne peut pas écarter l’enrichissement illicite. »

Me Lamah a affirmé que les chiffres parlent d’eux-mêmes. Il a évoqué une acquisition immobilière considérable et précisé que le prévenu percevait un salaire mensuel de 15 millions de francs guinéens, alors que la saisie pénale aurait révélé, dans les livres de la banque VISTAGUI SA, des avoirs s’élevant à 1 milliard 15 millions 848 mille 992 francs guinéens, ainsi que 902 mille dollars et 906 mille euros.

« Ils ne pourront pas détruire cette certitude. Elle est confirmée dans ce dossier. Le jugement du 27 février 2025, notamment aux pages 5 et 13, relève l’existence de placements fractionnés sur les comptes du prévenu. Celui-ci a reconnu ce fractionnement lors de l’audience du 30 mars 2026, mais en vain : le fractionnement n’est pas un geste banal. Cela prouve suffisamment les faits. Le rapport de procédure n° 237 de la Direction centrale des investigations judiciaires, en date du 25 octobre 2022, conclut que des sociétés gravitent autour de l’influence du prévenu. »

Du côté du ministère public, il est demandé à la cour de condamner le prévenu à cinq (5) ans de prison, au remboursement des 15 milliards de francs guinéens détournés, ainsi qu’au paiement de 3 milliards de francs guinéens à titre de dommages et intérêts.

Concernant le blanchiment de capitaux, l’avocat a minimisé les faits, les qualifiant de « plus légers ».

De son côté, Me Dinah Sampil est revenu sur le parcours académique et professionnel de l’ancien Premier ministre, qu’il a présenté comme un cadre exemplaire. Il a dénoncé un acharnement judiciaire tout au long de la procédure, affirmant que « les affirmations contenues dans le jugement sont erronées » et que « les juges d’instruction se sont débrouillés pour qu’il soit condamné ».

Dans une adresse directe à la cour, il a exhorté les juges à statuer en toute indépendance : « Rendez vos décisions en âme et conscience. Ne vous associez pas à ceux qui veulent éteindre Kassory », a-t-il lancé, tout en estimant que les réalisations de son client pour le pays surpassent largement les faits qui lui sont reprochés.

L’avocat a également dénoncé ce qu’il considère comme des contradictions du ministère public, notamment sur l’état de santé de l’accusé. « C’est vous qui l’avez amené à l’hôpital, pourquoi dire ensuite qu’il n’est pas malade ? », a-t-il interrogé.

Sur la qualification de blanchiment d’argent, Me Sampil a rappelé que cette infraction suppose l’existence préalable de fonds illicites, généralement issus d’activités criminelles telles que le grand banditisme ou le trafic de drogue.

En réponse à la défense, l’avocat de la partie civile, Me Pépé Antoine Lamah, a contesté plusieurs arguments. Il a affirmé que le rapport incriminé aurait été établi avant le 5 septembre, soit bien avant l’arrestation de Kassory Fofana.

Revenant sur les fonds supposément détournés au niveau de la MAMRI, il a souligné que cette structure étant rattachée à la Primature, l’ancien Premier ministre en était l’ordonnateur principal. Il a également évoqué une incohérence entre les déclarations de biens faites en 2018 et en 2022 par l’accusé, précisant que la justice est en droit d’en analyser la pertinence.

Dans une réplique, Me Almamy Samory Traoré a rejeté ces accusations, affirmant que Kassory Fofana « n’a jamais signé un acte d’engagement au compte de la MAMRI ». Il a aussi soutenu que la partie civile n’a apporté aucune preuve de la sortie des fonds évoqués, notamment les 15 milliards de francs guinéens. « Les 13 milliards ne sont pas sortis des comptes de la MAMRI », a-t-il insisté.

Après ces échanges, la cour a mis l’affaire en délibéré. Le verdict est attendu le 30 avril 2026.